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Miles Davis: sa biographie

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Miles Dewey Davis III est né à Alton (Illinois), sur les bords du Mississippi, le 25 mai 1926. Bientôt sa famille déménage pour s'installer à Eastmiles davis Saint-Louis, où son père a ouvert un cabinet dentaire -- quelques années plus tôt, Miles Dewey Davis II avait épousé Cleota Henry, dont la mère avait été professeur d'orgue dans l'Arkansas. Cleota, elle, jouait du violon et du piano. Sa famille n'ayant jamais connu le manque (même pendant la Grande Dépression de 1929), Miles grandit dans un environnement confortable. Ses passions : baseball, football, basket, natation, boxe... A dix ans, il commence à "jouer" de la trompette. A la radio, il ne manque jamais Harlem Rhythms, émission matinale consacrée au jazz. Il a treize ans quand Elwood Buchanan lui donne des leçons particulières. Dans l'orchestre de l'école, il est le plus jeune.

Sur les conseils d'un copain trompettiste, Miles s'inscrit au syndicat des musiciens, ce qui lui permet de jouer professionnellement -- il a quinze ans et va encore au lycée. Il commence à avoir une petite réputation dans la région et joue dans le style assez fluide des trompettistes locaux : Clark Terry, Harold "Shorty" Baker...

1942 Miles fait la connaissance d'Irene Birth, sa première vraie petite amie. Elle le met au défi d'appeler le trompettiste Eddie Randle, qui dirige l'orchestre de rhythm'n'blues des Blue Devils. Après audition, Miles est engagé. L'orchestre joue souvent entre East Saint-Louis et Saint-Louis. Les thèmes de Duke Ellington, Lionel Hampton ou Benny Goodman constituent l'essentiel du répertoire. Des musiciens célèbres viennent les écouter : Roy Eldridge, Kenny Dorham, Benny Carter et surtout Lester Young, idole des saxophonistes et modèle de Miles.

Devenu père d'une petite fille, Cheryl, il continue d'aller au lycée. Ses parents divorcent et ses relations avec sa mère se dégradent. Miles veut changer de vi(ll)e, partir pour New York. Juin 1944 il obtient son diplôme de fin d'études et quitte l'orchestre de Randle pour les Six Brown Cats d'Adam Lambert, un groupe de La Nouvelle-Orléans. Entre-temps, un nouvel orchestre est passé par Saint-Louis : celui de Billy Eckstine, big band réunissant les musiciens les plus modernes du moment, et dont un des trompettistes est malade. Miles est aussitôt engagé, et tous les soirs, il est fasciné par deux voisins de pupitre : Dizzy Gillespie, trompette, dont il avait déjà acheté quelques 78-tours, et Charlie Parker.

Son père lui a parlé de l'école de musique Juilliard. Il voudrait s'y inscrire. Sa mère refuse. Il tente alors de convaincre son père, qui vient d'acheter une ferme de cent vingt hectares dans l'Illinois. Après moult disputes avec son ex-femme, il paye l'inscription de Miles et lui alloue une somme mensuelle. Septembre 44 Miles réussit son audition pour la Juilliard School. Les cours commencent : Miles s'y ennuie immédiatement. Il fait la connaissance des trompettistes Freddie Webster, Fats Navarro, fréquente le Minton's, dans la 118ème Rue, qui lui semble bien plus important que les boîtes de la 52ème : ce que les Noirs y inventent, les journalistes et le public blancs le découvrent dans les clubs de Manhattan.

En lisant un journal, Miles apprend que Bird doit participer à une jam-session à Harlem. Miles ne quittera plus Bird et Diz : ils seront ses professeurs. Bird le présente à Thelonious Monk. 1945 premiers enregistrements, premiers engagements sérieux. Le 24 avril, en studio, quatre morceaux sous la direction du saxophoniste Herbie Fields, avec un quintette accompagnant le chanteur Rubberlegs ("jambes de caoutchouc") Williams. En octobre, au Three Deuces, ce n'est pas Gillespie qui fait partie du quintette de Charlie Parker mais Miles.

26 novembre, première séance d'enregistrement de Miles avec Parker pour Savoy. Fin 1945, Bird et Diz quittent New York pour Los Angeles. Miles retourne à Saint-Louis. 28 mars 1946 Miles participe à un deuxième enregistrement avec Parker. Plusieurs futurs classiques du bebop sont mis en boîte : Moose The Mooche, Yardbird Suite, Ornithology, Night In Tunisia... Parker est au sommet de son art, mais Miles, comme lors de sa première séance, n'est toujours pas satisfait de ses interventions. Il part en tournée avec Billy Eckstine, ce qui le ramène à New York...

Il n'est déjà plus un inconnu : le magazine Esquire le proclame New Star dans la catégorie trompette. Les séances avec Bird pour les firmes Savoy et Dial s'enchaînent. Le 8 mai, pour la première fois, est enregistré un thème qui porte la signature de Miles, Donna Lee. Cette composition attire l'attention d'un arrangeur : Gil Evans. Deux mois plus tard, Miles enregistre à nouveau pour Savoy, cette fois en leader. Presque en même temps : premiers excès alcoolisés, découverte d'une nouvelle "amie", la cocaïne...18 septembre 1948 Miles débute en première partie de Count Basie au Royal Roost à la tête d'un nonette.

Trois séances (21 janvier et 22 avril 1949, 9 mars 1950), aujourd'hui regroupées sous le titre "Birth Of The Cool", paraissent à l'époque sous forme de trois 78-tours, avec Godchild, Move, Budo, Jeru, Boplicity et Israel : naissance du cool jazz. A une époque où cette musique se conjugue le plus souvent en petite formation ou big band, Miles propose un format intermédiaire composé de jeunes musiciens noirs et blancs, dont les arrangements et tempos tranchent avec les vivacités du bebop tout en conservant certains acquis du genre. Gerry Mulligan et Gil Evans, avant que Miles ne prenne part à leurs discussions, avaient beaucoup réfléchi aux arrangements, à la composition de cette formation -- c'est chez Evans, dans la 55e Rue, que Miles rencontre Mulligan pour la première fois. Le pianiste John Lewis et le trompettiste John Carisi signèrent également quelques arrangements. C'est à l'occasion de ces séances que Miles se sent de plus en plus proche de Gil Evans, tandis qu'il s'éloigne de Bird, jusqu'à cesser de jouer avec lui.

S'il a définitivement pris son envol, reste un domaine que Miles ignore encore : l'étranger. Mai 49 il traverse pour la première fois l'Atlantique en compagnie d'un orchestre qu'il co-dirige avec le pianiste Tadd Dameron. Point de chute : Paris. Point d'orgue : le concert du 8 mai à la Salle Pleyel. Il rencontre Sartre, Boris Vian, Pablo Picasso. Il n'est plus un simple musicien mais un "artiste".

Un soir, lors d'une répétition, il aperçoit une jeune femme. Elle s'appelle Juliette. Juliette Gréco. De retour à New York, Miles a le blues. Il s'éloigne d'Irene, de sa petite famille installée dans le quartier de Queens, et conjugue l'amour de plus en plus souvent au pluriel, entre deux "sniffs". Puis il commence à se piquer. Il erre dans Harlem à la recherche de la "connexion". Compagnons d'infortune : Walter Bishop, Jackie McLean, Philly Joe Jones, Sonny Rollins, le ténor qui monte... (Tous futurs partenaires de Miles...). Mai 1950 il enregistre avec Sarah Vaughan. La 52e Rue se meurt ; Gillespie dissout son big band. La scène musicale s'étiole. Miles part encore une fois en tournée avec Eckstine, ce qui le ramène à Los Angeles : c'est là qu'il fait son premier séjour en prison -- histoire de drogue...

De retour à New York, il flâne en attendant son jugement californien. Entre-temps, il était repassé par Saint-Louis, où l'avait contacté Bob Weinstock, jeune producteur qui venait de lancer le label Prestige.Miles signe un contrat : acquitté en janvier 1951, il entre en studio le 17. Début d'une longue série : près d'une centaine de morceaux où va se révéler le talent de nombreux musiciens tandis que le trompettiste s'affirme comme un leader d'exception. Pour cette première, Rollins est là, Miles l'a imposé et obtient même de lui faire enregistrer un morceau en leader : le thème s'appelle I Know, et Miles y joue du... piano -- comme Gillespie lors de la première séance de Miles avec Parker...

Mars : il enregistre au côté de Lee Konitz. Son combat contre la drogue continue. Seule issue : cold turkey ("dinde froide", terme argotique qui désigne le sevrage brutal et absolu). Risque : la mort. 9 mai 1952 au WOR Studios, il enregistre pour Blue Note, tout en continuant d'enregistrer pour Prestige. Toujours en 1952, il se produit avec Rollins et un autre jeune saxophoniste, John Coltrane, à l'Audubon Ballroom.

Un soir, Miles est devant le Birdland, hagard. Roach s'approche, lui donne deux cents dollars. Au lieu de prendre l'argent pour aller chercher sa "dose", il téléphone à son père et prend le premier bus pour East Saint-Louis. Il repart en septembre pour la Californie avec Roach et Mingus... Roach jouait au Lighthouse, à Hermosa Beach, en remplacement du batteur Shelly Manne dans le Lighthouse All-Stars du contrebassiste Howard Rumsey. Miles se joint parfois à eux, et rencontre un jeune et talentueux trompettiste blanc qui l'a beaucoup imité et vient d'être élu meilleur trompettiste de 1953 par Down Beat, Chet Baker...

Le soleil californien n'a pas arraché Miles aux ténèbres de la drogue. Il retourne chez son père, décidé à "décrocher". Il s'enferme dans une chambre de la ferme paternelle. Au bout de huit jours, c'est un autre Miles qui sort de la pièce, prêt à reprendre sa vie en main... En 1953, Miles ne repart pas aussitôt pour New York. Trop de tentations... Il reste six mois à Detroit. Puis enchaîne cinq séances pour Prestige (dont deux, les 3 et 29 avril, donneront la matière d'un grand classique : l'album "Walkin", avec Walkin' et Blue Ôn' Boogie, chefs-d'oeuvre emblématiques du mouvement hard-bop). Le 24 décembre, lors de sa dernière séance de l'année pour Prestige, c'est l'"incident" légendaire : Thelonious Monk s'arrête de jouer en plein milieu de son solo sur The Man I Love. Le trompettiste, qui sait mieux que quiconque dompter le silence, semble ne pas supporter celui d'un autre... Rumeurs et ragots circulent jusqu'à laisser croire que les deux musiciens en étaient venus aux mains. Heureusement Bags' Groove, enregistré le même jour, conclut l'année comme une sorte d'apothéose, et sans problème. Retour de Miles au premier plan après deux ans de purgatoire.

9 juillet 1955 Il entre en studio pour une compagnie (Debut) créée par Charles Mingus, et avec un groupe et une instrumentation peu ordinaires : trombone (Britt Woodman), vibraphone (Teddy Charles), basse (Mingus) et batterie (Elvin Jones) ; le trompettiste utilise de manière de plus en plus personnelle la sourdine Harmon (Nature Boy). Parallèlement, il fait répéter un nouvel orchestre : Sonny Rollins au saxophone, Red Garland au piano, Paul Chambers, un jeune contrebassiste, et Philly Joe Jones à la batterie. Mais Rollins, empêtré lui aussi dans des problèmes de drogue, disparaît. Jones amène John Coltrane, dont Miles ne gardait qu'un souvenir mitigé (celui de l'Audubon Ballroom). Mais ce n'est plus le même musicien, et Miles le sent tout de suite. Les engagements se multiplient.

Le 26 octobre, Coltrane, Garland, Chambers, Joe Jones et Miles enregistrent pour Columbia. Octobre 1956 Son contrat avec Prestige n'ayant pas encore atteint son terme, Miles enregistre vingt-six morceaux inoubliables avec son quintette . Quelques semaines avant ces ultimes séances pour Prestige, le quintette avait mis en boîte Dear Old Stockholm, Bye Bye Blackbird, Tadd's Delight, All Of You et ÔRound About Midnight pour Columbia . Une rafale de chefs-d'oeuvre.

Mai 1957 Il signe "Miles Ahead", premier volet d'un exceptionnel triptyque, suivi, un an plus tard, de "Porgy And Bess", puis "Sketches Of Spain". Point commun, coeur de ces trois disques : Gil Evans, l'arrangeur, le compositeur, le metteur en scène et en sons. Trois enregistrements qui font voyager le trompettiste hors les murs du domaine du jazz en petite formation, mais aussi, comme en un prolongement de "Birth of the Cool", loin des clichés instrumentaux et structurels du big band traditionnel.


En septembre 57, sollicité par le producteur français Marcel Romano, Miles accepte, par amitié, de donner quelques concerts à Paris, sans son groupe -- Romano ne peut faire venir qu'un seul musicien... Le trompettiste sera accompagné par Barney Wilen, René Urtreger, Pierre Michelot et Kenny Clarke. Un bref séjour qui sera décisif pour sa carrière. Romano lui parle de son projet : la musique d'un film réalisé par Louis Malle, Ascenseur pour l'échafaud. Le disque, enregistré live en studio devant les images du film, est aujourd'hui entré dans la légende.

Mars 1958 Miles entre en studio pour l'une de ses très rares apparitions en sideman, au côté de Cannonball Adderley ("Somethin' Else", Blue Note). Un mois après, le saxophoniste retourne en studio avec Miles, mais cette fois pour redevenir le sideman de son sideman d'un jour... Le nouveau groupe de Davis n'est donc plus un quintette mais un sextette : l'alto Adderley s'est ajouté à sa trompette et au ténor de Coltrane. La section rythmique est constituée de Red Garland, Philly Joe Jones et Paul Chambers. "Milestones" inaugure l'exploration par Miles d'un domaine jusqu'alors presque vierge (si l'on excepte les "concepts" et expérimentations de George Russell) : le jazz modal. Puis Jones est remplacé par Jimmy Cobb et, surtout, Garland par Bill Evans.miles davis et charlie parker

2 mars 1959 Le pianiste Wynton Kelly arrive au studio pour sa première séance avec Miles. Surprise : Bill Evans est là (il venait pourtant de quitter le groupe) ; Kelly ne jouera que sur un morceau, Freddie The Freeloader. Evans est présent sur les autres titres, qui formeront "Kind Of Blue", un des très grands disques de l'histoire du jazz. Miles passe à la télévision, roule en Ferrari, gagne des dizaines de milliers de dollars par an, a son nom en lettres lumineuses sur le fronton du Birdland où il triomphe avec son sextette, ce qui n'empêche pas un policier new-yorkais, un soir, de lui donner l'ordre de circuler, sans raison particulière. Il répond au flic qu'il travaille dans ce club, et que son nom est même inscrit, là, juste au-dessus... Le flic réitère son ordre. Miles ne bouge pas. Bagarre. Il est frappé dans le dos par un second policier, arrêté et emmené au commissariat : il y sera inculpé de résistance et voies de fait sur un agent de la force publique...

Paris, mars 1960 Miles revient avec son quintette (Adderley est parti). Le 21, ils passent à l'Olympia, où Coltrane est copieusement sifflé. De retour aux états-Unis, "Trane" quitte définitivement le trompettiste. En novembre, Miles est à l'affiche du Village Vanguard pour deux semaines. Son groupe et le trio de Bill Evans y jouent en alternance. Au répertoire du pianiste, Someday My Prince Will Come, une valse extraite de Blanche Neige et les sept nains. Miles l'inclut à son répertoire. Le 20 mars 1961, il est en studio avec Hank Mobley. Et tandis que Mobley joue son solo sur Someday My Prince..., Coltrane déboule dans le studio. Il jette un coup d'oeil à la partition, puis prend à son tour un solo époustouflant.

Autour de Miles, le monde du jazz change : le début des années 60 marque l'irruption de ce que l'on appellera la new thing. Encore une fois, le trompettiste se met en question. Que faire, que jouer après "Milestones", "Kind of Blue" et "Sketches of Spain" ? Par qui remplacer Coltrane ? Au nouveau jazz "libre", ce free jazz, il va opposer des conceptions, qui ne cesseront de flirter avec cette tendance, au moins jusqu'à la fin des années 60. 1963 Miles déniche un jeune prodige : le batteur Tony Williams. Première séance en mai à New York, avec un pianiste qui lui aussi marquera le son du groupe : Herbie Hancock. Miles a trouvé une section rythmique qui va l'emmener dans des contrées inexplorées. Reste à débusquer le saxophoniste. George Coleman, certes, "fait l'affaire", mais... l'ombre de Coltrane plane encore.

"Miles In Berlin", enregistré en septembre 1964, est le premier auquel participe enfin le saxophoniste tant attendu par Miles : Wayne Shorter. 64 est également l'année du décès de la mère de Miles (deux ans après son père), qui lui-même commence à avoir des problèmes de santé : une hanche le fait de plus en plus souffrir. 20 janvier 1965 Grand retour en studio avec un nouveau groupe : Shorter, Hancock, Ron Carter et Williams, quintette qui va imposer "sa" nouvelle chose. En novembre, il passe deux jours à Chicago au Plugged Nickel. Le groupe ne retourne en studio qu'en octobre 1966.

A partir de mai 67, le quintette entame un de ces marathons dont Miles et son équipe semblent avoir le secret. En deux mois est gravée la matière de deux disques exceptionnels. Paradoxalement, la "cote" du trompettiste est en baisse. Les ventes de ses disques ne sont plus aussi impressionnantes qu'à la fin des années 50. La musique du quintette ne semble pas toucher le public aussi profondément que celle qu'il enregistrait avec John Coltrane... C'est la fin d'une époque : Coltrane meurt le 17 juillet. Depuis, tout se passe comme si le jazz attendait un nouveau messie... La musique de Coltrane, en particulier "A Love Supreme", touchait un public très hétérogène : Noirs, Blancs, Asiatiques, hippies... Il est temps pour Miles de passer, encore une fois, à autre chose...

Décembre 67 Il entre en studio avec son quintette, augmenté pour l'occasion d'un guitariste, Joe Beck -- à force d'écouter James Brown, il commence à aimer de plus en plus le son de cet instrument, et jusqu'à la fin il aura presque toujours un guitariste dans son orchestre. Autre nouveauté : Hancock ne joue pas du piano "acoustique" mais électrique. Guitare plus électricité : une combinaison qui va changer sa musique.

Dès janvier 1968, Miles continue ses expérimentations "branchées" : le 16, Miles rappelle un autre guitariste, George Benson -- les prestations de Beck ne l'ayant guère impressionné... Paraphernalia inaugure les séances de "Miles In The Sky". Jusqu'en septembre, Miles fait plusieurs allers et retours en studio. Résultat : "Miles In The Sky" et "Filles de Kilimanjaro". L'électricité et ces rythmes qui commencent de flirter avec ceux du rhythm'n'blues et du funk affirment leur présence. Hancock, lui, est sur le point de quitter Miles. Chick Corea est engagé -- on les retrouve tous deux dans "Filles de Kilimanjaro". L'année 68 s'achève en studio, devenu pour Miles un lieu privilégié. Nouvelles techniques d'enregistrement, nouveaux instruments : de quoi séduire un Miles toujours prompt à inventer. 1969 Miles bascule dans un autre monde : comme les free jazzmen, il rompt, à sa manière, avec certaine tradition "jazz".

Le 18 février, il entre en studio avec sept musiciens qui tous sont, ou deviendront, des leaders de premier plan : Wayne Shorter et Joe Zawinul vont connaître un énorme succès à la tête de Weather Report ; Chick Corea et Dave Holland vont souvent jouer ensemble, notamment avec le saxophoniste Anthony Braxton ; le premier fondera ensuite Return To Forever ; le second explorera des régions plus "avant-gardistes" avec, entre autres, Sam Rivers ; Herbie Hancock, qui avait déjà connu le succès avec ses disques Blue Note dans les années 60, touchera encore plus de monde avec ses Headhunters ; Tony Williams tente lui aussi, presque en même temps, une expérience électrique avec son Lifetime, que complètent l'organiste Larry Young et un nouveau venu (d'Angleterre), John McLaughlin, qui créera peu après le Mahavishnu Orchestra. Le disque, "In A Silent Way", est publié six mois plus tard, et Miles retrouve son aura : il fait même la Une d'un magazine de rock, Rolling Stone.

Juillet 1969 Tony Williams parti, c'est Jack DeJohnette qui tient les baguettes, Corea est au piano électrique, Holland à la contrebasse et Shorter au sax. Cette équipe, augmentée de Bennie Maupin (saxophone, clarinette basse), McLaughlin, Zawinul, Larry Young, Harvey Brooks (basse électrique), Lenny White (batterie), Don Alias et Jim Riley (percussions), retourne en studio pour enregistrer ce qui deviendra "Bitches Brew"... Résultat : quatre faces enregistrées à la manière de "Kind of Blue" : les musiciens ont quelques indications, mais pas de vraie partition, plutôt une manière de carte routière sonore -- à eux de ne pas se perdre tout en atteignant le même but : la liberté. Sous surveillance (celle du trompettiste, dont les interventions fonctionnent comme autant de ponctuations ou de changements de direction).

Fin novembre 1969, après une tournée européenne, Miles retourne en studio, où il passera le plus clair de son temps jusqu'en juin 70. A partir de 1970, Columbia publie beaucoup de disques de Miles, souvent doubles, en concert ou studio : "Jack Johnson", notamment, est la musique d'un film sur la vie du boxeur noir du début du siècle. Miles avait pensé à Buddy Miles, le batteur des Band of Gypsys de Jimi Hendrix, mais c'est finalement Billy Cobham qui donne le tempo. Miles est présent dans les bacs des disquaires du monde entier, qui commencent à se demander s'il ne faudrait pas ranger ses disques ailleurs que dans le rayon "jazz"... D'ailleurs, il va plus souvent écouter Sly & The Family Stone ou Jimi Hendrix en concert que du jazz en club... Serait-il en train de se métamorphoser en pop star ? Pas tout à fait -- ou pas encore... Rien de "plaisant" dans sa musique : du rock, il ne garde que l'agressivité rythmique. à certaine soul music, il emprunte des effets de transe, traces de l'énergie du gospel. A Hendrix, la puissance sonore, puis, rapidement, ces sonorités wha wha qui feront dire, à ceux qui avaient cessé d'acheter ses disques à la fin des années 60, que Miles a perdu ce qui faisait sa singularité : le son, qu'il n'évolue plus dans le cadre du jazz, qu'il est hors chant...

Qu'importe : chez Columbia on ne se pose pas ces questions, et sa musique sera traitée, présentée comme celle d'un musicien de rock. Les pochettes changent : leur look "afro-psychédélique" attire l'Ïil. Les ventes suivent : "Bitches Brew" dépasse les 100 000 exemplaires. Exceptionnel pour un disque de "jazz". Le groupe ne cesse de changer : Shorter s'en va, remplacé par Steve Grossman, à qui succède Gary Bartz. Un bassiste électrique, Michael Henderson (ancien accompagnateur de Stevie Wonder) prend la place de Holland. Keith Jarrett, pourtant allergique aux instruments électriques, tient les "claviers". Quelques mois plus tôt, avant d'essuyer le tir groupé de la critique spécialisée, Miles s'était fait réellement tirer dessus, à Brooklyn. Alors qu'il était dans sa Ferrari en train de discuter avec sa nouvelle petite amie, des coups de feu : les amants s'en tirent sains et saufs. Miles ne saura jamais qui a tiré.

La vie continue, concerts et séances s'enchaînent. Le nombre de musiciens qu'il emploie ne cesse d'augmenter, même si le noyau dur reste le même (Shorter, Grossman, Jarrett, Henderson, DeJohnette, Alias...). 1971 Comme un négatif de 1970 : presque toute l'année en tournée -- le temps est venu de tester en public les acquis du studio. Il parcourt le monde, en compagnie de Bartz, Jarrett, Henderson, Leon "Ndugu" Chancler, Alias et James "Mtume" Foreman (le fils du saxophoniste Jimmy Heath) aux percussions.

Dès mars 1972, Miles retourne en studio. C'est en pensant à Sly Stone, James Brown, aux Last Poets, mais aussi à Stockhausen et Paul Buckmaster, un violoncelliste anglais qu'il a invité à venir jouer chez lui, que Miles enregistre en juin le disque le plus important de cette période. La pochette du 33-tours d'origine est muette : aucun renseignement, aucune indication de personnel. Une idée du leader, qui rend encore plus "opaque" l'opinion que peut se faire le public à l'audition de ce disque. "On The Corner", qui déroute par sa complexité, n'a pas l'effet escompté par Miles. Mais selon lui, Columbia n'en fait pas correctement la promotion.

Jusqu'en avril 1973, il enregistre beaucoup en studio. En juillet, il joue à l'Olympia et le public français découvre son nouveau saxophoniste, Dave Liebman. Aux guitares, deux musiciens qui vont compter dans le son du groupe : Pete Cosey, soliste en chef, et Reggie Lucas, le rythmicien. Mars 1974 : un concert est mis en boîte. Pour seconder Liebman, Miles a engagé un second saxophoniste qui ne fera qu'un passage éclair, Azar Lawrence, et un troisième guitariste, Dominique Gaumont, jeune Parisien d'origine antillaise (et frère du batteur Eddie Gaumont) qui avait déjà joué en France avec le trompettiste Lester Bowie. Paraissent ensuite "Agharta" et "Pangea". Mais à l'heure où sa musique redouble de puissance créative, son corps ne suit plus. Le 1er juillet 1975, il joue à l'Avery Fisher Hall de New York. Il faudra attendre six ans avant de le réentendre "live", le 26 juin 1981 à Chicago. Les années 70 se terminent sans Miles.

Eté 1981 Le trompettiste reprend la route, entouré de Bill Evans (saxes), Mike Stern (g), Marcus Miller, bassiste électrique dont les talents de compositeur-arrangeur se révéleront précieux, Mino Cinelu, percussionniste français d'origine martiniquaise, et Al Foster. Si Miles n'a pas retrouvé tous ses moyens d'instrumentiste, les concerts font néanmoins se déplacer le public. Le paysage musical a changé. Il lui semble que le jazz devient une musique de musée. Un musicien commence de le fasciner presque autant que Jimi Hendrix : Prince. Miles semble retrouver dans sa musique ce qui le faisait vibrer dans les années 70.

Les 26 et 27 décembre 1984, il enregistre le premier morceau de "You're Under Arrest", son dernier album pour Columbia. Une chanson à succès de Cindy Lauper, Time After Time -- deviendrait-il trompettiste "pop" ? Ce qui surprend n'est pas qu'il puise dans un répertoire populaire -- les musiciens de jazz ont toujours détourné des airs à la mode, et notamment les boppers --, mais le peu de distance qu'il prend avec les versions originales -- il rejoue aussi Human Nature de Michael Jackson. De plus en plus chanteur frustré, Miles semble dorénavant à mille lieues de toute reconnaissance "instrumentale". Depuis longtemps, sa musique ne fonctionne plus selon les schémas traditionnels du jazz ; loin de lui donc toute idée de "performance".

Automne 1985 Miles a quitté Columbia pour Warner Bros. Il rappelle Marcus Miller, qui travaille à son propre album, y appose son paraphe, et ce qui aurait dû être le nouveau disque de Miller devient "Tutu", un des enregistrements les plus populaires du trompettiste. Les tournées recommencent, mais la musique semble se figer, se coincer dans des tournures popisantes, se recentrer autour de sa trompette et de son personnage -- fascinant. Depuis qu'Al Foster a quitté le groupe, Miles a du mal à lui trouver un successeur. Il s'entiche de Ricky Wellman, un batteur de go-go music (genre de funk naguère en vogue à Washington), et de Joseph Foley McCreary, bassiste électrique qu'il va utiliser comme un guitariste. Cinelu réapparaît et Miles engage un altiste qui va devenir son interlocuteur préféré : Kenny Garrett.

1988 Concerts dans le monde entier et, en décembre, enregistrement des premiers morceaux d'"Amandla". De plus en plus, le trompettiste parle du rap, mais les fastes synthétiques d'"Amandla", orchestrés par Marcus Miller, en sont loin. En 1990, il continue de tourner. Il est écouté religieusement. Mai : enregistrement d'une musique de film, "The Hot Spot" de Dennis Hopper. Miles est heureux : il joue le blues avec John Lee Hooker.... Lors des quelques concerts qu'il donne en mars et juin 1991, il interprète plusieurs morceaux spécialement composés par Prince : Are You Legal Yet ?, Penetration, A Girl And Her Puppy... Juillet : Montreux (le 8, avec Quincy Jones), Paris (La Villette), la nostalgie restera ce qu'elle était... Le 16 : dans les salons du Ministère de la Culture, Jack Lang le fait Chevalier de la Légion d'Honneur... Début septembre, il est en studio avec Easy Mo Bee. Il entre à l'hôpital St. John de Santa Monica. Rien de grave, "juste un check-up". Il en a besoin : un point au poumon, une pneumonie qui rôde, la main bloquée quand il dort, un diabète incontrôlable, les pieds engourdis, deux hernies...

28 septembre 1991 L'homme en mouvement perpétuel se fige dans l'éternité. Les journaux du monde entier annoncent la mort d'un des plus grands trompettistes de l'histoire du jazz.